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Histoire des reportages aux USA (ou la traçabilité du photographe!).

Bien qu'ayant beaucoup travaillé des idées de reportages en Afrique de l'ouest, je décide mi-mars suite à une discussion avec un ami de me rendre aux USA.

En 2000, Hélène et moi avions traversé l'état de Floride à vélo, en demandant chaque soir  la permission de planter notre petite et valeureuse tente dans le jardin des gens.
Pas une fois nous n'avions dormi sous les ponts, et à de nombreuses reprises nous avions fait des rencontres très amicales.
Qu'en serait-il cette fois-ci, après le 11 septembre 2001 et la crise actuelle touchant très durement cet état?

J'avais aussi en tête, tous les écrits lus suite à mon travail sur l'agriculture intensive en Espagne (voir le reportage "Le jardin de l'Europe ou le troisième monde), et je trouvais intéressant d'essayer de documenter le modèle de ce type d'agriculture. Comme la Californie, la Floride semblait un bon choix.

C'est donc le 10 avril 2009 que j'atterris à l'aéroport international de Miami. Je reste environ une semaine hébergé  par différents couchsurfers. Durant cette période, je parcours à vélo d'interminables cités résidentielles et prends la mesure de l'ampleur et de la dureté de la crise.

J'apprends l'existence pas très loin au sud de Miami, de Homestead, petite bourgade rurale, où les récoltes ne sont pas encore terminées. Je décide de m'y rendre et le second jour après mon arrivée, je photographie une après-midi durant un groupe de travailleurs migrants haïtiens récoltant des haricots, pas très loin de l'entrée du Parc National des Everglades. Le lendemain dans le même coin autour de l'entrée du parc, alors que je photographie un groupe de Sud-Américains travaillant pour la même compagnie à une vitesse impressionnante (ils courent littéralement dans les champs avec les seaux de légumes), il m' est demandé expressément et d'une manière intimidante d'arrêter de photographier et de ne plus remettre les pieds dans leurs champs. Malgré ma promesse faite aux Haïtiens de revenir les voir, je décide de ne pas les mettre en difficulté, d'éviter tout autre contact. Et je leur téléphone pour leur dire que je dois partir de la ville, mais que par contre j'espère pouvoir leur rendre visite début juillet, alors qu'ils seront dans l'état de Géorgie, pour là aussi assurer la récolte des haricots (voir le reportage "Travailleurs migrants haïtiens -Floride/Géorgie-").

Durant environ deux semaines de plus, je demeure à l'autre extrémité de Homestead, cherchant puis documentant d'autres récoltes puis le travail dans l'arboriculture.

Comme toutes mes demandes pour planter ma tente dans le jardin des gens sont infructueuses, je fais là encore appel au réseau de CouchSurfing et rencontre, par ce biais, une biologiste menant des recherches sur les conséquences de l'activité agricole dans les années 70 au sein du Parc National des Everglades. Une petite après-midi durant, j'ai la chance de l'accompagner sur les lieux de ses recherches ( voir le reportage "The Hole in the Doughnut").

Les récoltes touchent à leur fin ici, la ville se vide de tous les travailleurs migrants saisonniers. Alors je décide de suivre le mouvement vers le nord et de me rendre à Immokalee, petite agglomération rurale qui cumule pour mes projets l'avantage d'être le lieu de production de tomates le plus important, et aussi d'être située à une distance raisonnable (pour un cycliste) de Fort Myers et de Lehigh Acres. Lieu tristement célèbre pour avoir des taux record de foreclosure et de chômage (Barack Obama, nouvellement élu y présenta son premier discours sur l'économie en guise de symbole).

Mon arrivée à Immokalee est un peu difficile. Ne comptant pas de Couchsurfer actif, et après une cinquantaine de réponses négatives pour planter ma tente dans le jardin de toute personne se trouvant à l'extérieur de sa maison, je dois me résoudre, voyant l'orage venir, à aller au camping. A ma grande surprise, n'acceptant que les trailers (sorte de mobil home), la direction me refuse toute possibilité de refuge, et m'indique l'existence d'un autre camping situé à Felda, à exactement une vingtaine de kilomètres plus loin. Debout sur les pédales, je parcours la distance à une vitesse éclair, m'arrêtant une seule fois pour tenter une dernière  requête d'hospitalité. La maison est coquette située un peu à l'extérieur d'Immokalee, et une dame se trouve à l'intérieur d'une voiture garée sous un arbre, à une trentaine de mètres de la porte d'entrée :

- Alors vous trouvez cela amusant de pénétrer à l'intérieur de la propriété d'autrui?

- Non Madame mais la grille de votre maison était ouverte, et comme de la route je vous ai vue à l'intérieur de votre voiture, je voulais vous demander la permission de planter ma tente dans votre jardin. Il est très grand, il pleut et comme je pense repartir demain matin je ne devrais pas vous gêner beaucoup. Je suis un photojournaliste français et je suis venu étudier de plus près votre modèle de développement agricole.

-Vous savez,  je ne crois pas que cela soit possible. Moi-même vous m'avez trouvée dans ma voiture car je vis dans ma voiture!!! Mon frère qui habite la maison me tolère tout juste, alors vous... vous comprenez...En fait je suis venue à Immokalee car c'est ma ville natale, et après la perte de mon travail au Texas je ne savais plus où aller... C 'est dur ici vous savez, je ne crois pas que vous aller réussir à camper à Immokalee, vous devriez aller à l'hôtel...Sans offense, mais ici les gens doivent vous confondre avec un sans-abri, il y en a tellement comme vous à vélo...(Effectivement les gens appelleront la police quatre fois à mon sujet durant mon séjour de trois mois).

A mon arrivée, tout trempé, au camping de Felda d'autres rencontres m'attendent. Alors que j'hésite à déballer mes affaires, sous la pluie battante, à l'emplacement indiqué par les sympathiques gérantes du lieu, une mère de famille et sa fille me voyant faire, de la  fenêtre d'une cuisine, me proposent de poser ma tente sous le garage ouvert de leur hôte.

Elles m'expliquent qu'elles-mêmes vivent, avec le reste de leur famille, sous une tente. Mais à cause de la pluie, elles sont venues s'abriter dans la maison de leurs amis qui vont bientôt revenir....

Finalement la permission m'est accordée pour la nuit et pour le mois qui suit. Durant toute cette période je documente : premièrement le départ pour l'état du Michigan de la famille, en grande difficulté économique, qui vient de me sauver la mise (voir le reportage "Following the Bee Season"), puis, allant tous les jours à Immokalee, le travail dans les orangeraies, les champs de tomates, de piments ( voir le reportage "Travailleurs migrants Haïtiens (Floride-Géorgie)", et aussi le travail d'un apiculteur qui joue un rôle essentiel dans le système de production des fruits et légumes (voir le reportage ''Apiculteurs aux USA'').

Paradoxalement les photos dans les champs sont les plus faciles à réaliser de ce reportage. Il m'est par contre beaucoup plus compliqué de tenter de documenter  la vie des travailleurs migrants sud-américains ou haïtiens en dehors du travail. La méfiance et l'incompréhension sont énormes à mon égard, et cela malgré l'aide au départ de la coalition des travailleurs d'Immokalee (http://www.ciw-online.org/). Face à ces difficultés, je décide de rester et voir si peu à peu les multiples barrières, qui m'interdisent toute photo un tant soit peu "naturelle" ou "authentique" (tentant de refléter la réalité du lieu), vont tomber...

C'est une quinzaine de jours après mon arrivée, qu'afin de me rapprocher d'Immokalee pour faire des images très tôt le matin, quand les travailleurs immigrés attendent les bus ou autres véhicules qui les mèneront aux champs (pour ceux qui ont la "chance" d'être pris),  je demande asile au foyer de la ville.

(- Vous êtes sans domicile fixe?
- Sur ce continent oui, et j'ai un travail à faire, il faut que je vous explique...)

Là, j'apprends qu'en plus des travailleurs migrants que le foyer a l'habitude d'héberger, la structure reçoit 25% de demandes en plus d'Américains en situation économique difficile (chômage, foreclosure : maison saisie) et qu'elle tourne maintenant à 120% de ses possibilités. J'entreprends de documenter autant que possible la vie du foyer.

Les résidents "Etats-Uniens" du foyer m'informent qu'il existe un autre foyer à Naples (ville proche et très bien côtée dans les analyses des villes les plus riches des USA), et que "si je veux comprendre ce qui se passe actuellement dans le pays avec l' économie,  je dois m'y rendre".

C'est pourquoi j'abandonne mon idée de remonter au nord dans la région de Tampa, pour suivre les travailleurs migrants et les récoltes, et je passe deux semaines dans le foyer indiqué. Appartenant au même réseau que le foyer d'Immokalee, les grandes différences sont que la nourriture est délicieuse, la capacité d'accueil plus importante, et les travailleurs migrants absents. Le foyer accueillait traditionnellement une majorité de personnes ayant des problèmes d'addictions à l'alcool ou à des drogues. Mais comme à Immokalee,  il doit faire face, depuis le début de l'année, à 26% de demandes supplémentaires de personnes confrontées à des problèmes économiques, et faisant ainsi exploser les capacités d'accueils (voir le reportage "La vie dans et autour des foyers). Il me faut plusieurs jours pour être en mesure de photographier assez librement au sein du foyer. Parallèlement je suis le chantier d'une maison en construction, d'une  valeur estimée à 20 millions de dollars, dans un quartier très select au bord  de l'océan (Gourdon street), où des maçons cubains, des peintres mexicains ou guatémaltèques...travaillent à des tarifs défiant toute concurrence (voir le reportage "Construction en récession"). Je prends aussi contact avec une fondation "Habitat for Humanity" (http://www.habitatcollier.org/) et documente la restauration d'une maison "Foreclosure" rachetée par la fondation pour y loger à nouveau une famille.

Malheureusement, un peu pressé par le temps, je passe peu de jours à Port Charlotte dans un autre foyer, dont j'avais entendu dire qu'il y avait beaucoup de sans-abri qui vivent sous des tentes dans les bois alentour. Ensuite pour honorer ma promesse, je me rends dans l'état de Géorgie où je passe deux jours avec le groupe de Haïtiens que j'avais rencontrés à Homestead, Florida. C'est aussi important pour moi de suivre un groupe de travailleurs faisant les saisons d'un état à l'autre.

Là, il m'est possible (malgré quelques difficultés) de prendre en photo le premier groupe d'Américains observé travaillant dans les champs, en l'occurence de pastèques.

De nouveau à Miami pour prendre mon vol retour, après un séjour d'une durée d'un visa touristique, j'ai l'immense privilège de passer une heure de plus en compagnie de Frankie. Je le suis dans sa "mission" de sécurité au sein d'une "gated community", sorte de quartier résidentiels enclos gardés 24h/24, et qui se sont multipliés en périphérie de la ville (voir le reportage "Frankie's Security Business").

Un grand Merci à toutes les personnes qui ont aidé d'une manière ou d'une autre le petit "crazy Frenchie" dans son aventure nord-américaine ou dans son travail.

Best et Kind regards à toutes et tous,
Abrazos y suerte,
Thomas